Il y a des mots qui ne sont pas innocents. Et il y a des qualifications qui, sous couvert d'opinion, portent en elles le germe de la déstabilisation.
Dire que la Constitution du 18 février 2006 serait une « œuvre étrangère » n'est pas une simple prise de position. C'est une attaque frontale contre la légitimité même de l'État. Car de cette Constitution découle l'autorité du Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi. La nier, c'est le réduire à un Président de fait. Et au-delà de lui, c'est tout l'édifice institutionnel que l'on fragilise.
À force de manipuler les mots avec légèreté, on finit par fissurer les fondements invisibles de la République : la confiance, la légitimité, la continuité juridique.
Je l'observe avec inquiétude : une parole de plus en plus assurée, mais de moins en moins instruite. Une arrogance qui remplace la rigueur. Or, la question constitutionnelle n'est pas un terrain pour les certitudes creuses. Elle exige des esprits formés, une discipline intellectuelle, et surtout une conscience des conséquences.
C'est dans cette exigence et compréhension que je fais une distinction qui m'apparaît fondamentale : celle entre la modification de la Constitution, le changement « de la » Constitution, et le changement « de » Constitution.
La modification constitutionnelle
La modification constitutionnelle, d'abord, est un exercice encadré. Elle est légitime tant qu'elle respecte les règles que la Constitution elle-même impose. En RDC, l'article 220 fixe des limites claires, presque sacrées. Les franchir en prétendant rester dans la légalité, c'est déjà sortir du droit. C'est trahir l'esprit même de la Constitution.
Changer « de la » Constitution
Mais c'est en réfléchissant au changement « de la » Constitution que ma compréhension s'est affinée.
Après avoir lu Joseph Baraka, j'ai compris que toute transformation profonde d'un texte constitutionnel n'est pas nécessairement un progrès. Elle peut être un simple déplacement de façade, un réaménagement stratégique du pouvoir.
Changer « la » Constitution, ce n'est pas toujours changer le système. Dans des contextes comme le nôtre, cela sert souvent à recycler les pratiques anciennes sous des habits neufs : concentration du pouvoir, clientélisme, exclusion. L'histoire politique congolaise, notamment sous Mobutu, en est une illustration frappante. On change les textes, mais les réflexes demeurent.
Changer « de » Constitution
Enfin, il y a le changement « de » Constitution. Celui-ci est d'une autre nature. Il ne s'agit plus d'ajuster ou de remodeler, mais de refonder. C'est une rupture qualitative, une tentative de redéfinir le pacte social. Mais une telle ambition ne peut être portée que par le peuple lui-même, dans un processus inclusif, réfléchi, et orienté vers l'intérêt général.
La Conférence Nationale Souveraine avait, en son temps, cette ambition. Ailleurs, comme en Afrique du Sud ou en Tunisie, des moments similaires ont permis de transformer profondément les sociétés. Mais ces réussites ont reposé sur une condition essentielle : l'implication réelle du peuple.
La vraie question
Au fond, la question n'est pas de savoir si l'on change ou non la Constitution. La vraie question est : pourquoi, pour qui, et comment ?
Est-ce pour corriger les failles du système, ou pour prolonger le pouvoir ? Est-ce une expression de la souveraineté populaire, ou une décision imposée d'en haut ? Est-ce une ouverture, ou un repli stratégique ?
Aujourd'hui, en République démocratique du Congo, le risque est réel : celui de confondre mouvement et progrès, réforme et manipulation, changement et répétition.
Et si nous n'y prenons garde, ce que l'on nous présente comme une transformation pourrait bien n'être qu'une continuité déguisée.