Le Congo du Cop : arrangement, survie et impunité

La « Société de Cop » en RDC : Quand l'arrangement devient la règle du jeu nationale

La « Société de Cop » en RDC :
quand l'arrangement devient
la règle du jeu nationale

Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani ou même dans le village le plus reculé. Si vous avez grandi ou vécu en République Démocratique du Congo, vous avez forcément déjà entendu, prononcé ou subi cette petite phrase : « On va se comprendre », ou son équivalent en lingala, « Tokoyoka », en swahili de Lubumbashi « Tutasumuria ».

Terminal aéroportuaire de Lubumbashi-Luano, RDC
Aéroport international de Lubumbashi-Luano — porte d'entrée du Katanga et « laboratoire » de la Société de Cop

Derrière ces formules anodines se cache un principe structurel profond, un véritable concept sociologique que l'on pourrait appeler la « Société de Cop ». Ce terme, tiré du mot anglais signifiant « couper », ne se limite pas à la petite corruption du quotidien. Il décrit un système global où l'espace congolais fonctionne non pas selon des règles écrites, impersonnelles et institutionnelles, mais selon une logique d'arrangement, de négociation permanente et de recherche de l'intérêt immédiat.

Le « Cop » comme mode de régulation sociale

Dans une « Société de Cop », tout est négociable. La loi, le règlement, le prix affiché, ou la file d'attente ne sont pas des données absolues, mais plutôt des points de départ pour la discussion.

Face à l'Administration

Vous avez un dossier qui traîne depuis des mois à l'état civil, à la commune, aux différents ministères en charge des enseignements primaires, secondaire, professionnel, supérieur et universitaire, ou à la direction générale des impôts ? La logique voudrait qu'une procédure écrite soit suivie. La logique du « Cop » propose une voie parallèle : trouver la « personne-ressource » — souvent le garçon de bureau ou le chef de division — pour « accélérer ». Ici, l'arrangement remplace la procédure. L'usager devient un « client » qui graisse la roue, et l'agent public devient un « facilitateur » privé au sein de l'institution publique.

Dans les Affaires

Importer un conteneur à Matadi est un parcours du combattant administratif. Pourtant, des milliers de conteneurs passent chaque semaine. Comment ? Parce qu'entre la théorie douanière et la pratique, il existe tout un écosystème de « courtiers », « déclarants » et autres « transitaires » dont le métier est précisément de trouver l'arrangement qui fera sortir la marchandise. On ne supprime pas l'obstacle, on apprend à le contourner ensemble.

Dans les rapports humains

Même les relations interpersonnelles sont teintées de ce pragmatisme. Rendre service est rarement gratuit : il crée une dette, une obligation implicite. Ce réseau d'obligations mutuelles est le carburant de la « Société de Cop ». Tu as aidé un tel à avoir un marché ? Il te devra une « part ». C'est un système de don contre-don, mais où le « don » est souvent un service lié à un accès privilégié.

L'Espace Congolais : un monde d'interconnaissances

Ce qui rend ce système si puissant et si résilient, c'est la nature de l'espace social congolais. C'est un espace où tout le monde semble se connaître, ou trouver quelqu'un qui connaît quelqu'un. C'est le fameux « système des connaissances ».

Vous devez hospitaliser un parent ? Vous cherchez d'abord à savoir si vous avez un « frère », un « cousin » ou un « ami d'ami » qui travaille à la réception ou comme infirmier dans cet hôpital public. L'objectif n'est pas seulement d'avoir un meilleur accueil, mais de transformer une relation formelle (patient/médecin) en relation informelle (petit frère/grand frère) où l'arrangement devient possible.

Dans cet espace, le cadre formel — la loi, l'État, l'entreprise — est perçu comme une coquille froide et abstraite. Le « Cop », au contraire, est chaud, humain et concret. Il permet de « se débrouiller » (« Article 15 » : se débrouiller). Il est la réponse pragmatique à un État défaillant et à une économie de la survie.

Le criminologue Michel Thill, dans son étude sur la police à Bukavu, a justement analysé cette pratique du « Congo Cop ». Il montre comment le policier congolais, dans l'espace clos du commissariat, agit à la fois comme un médiateur inspiré de la palabre africaine et comme un agent qui doit « nourrir sa hiérarchie », transformant chaque interaction en négociation où « le travail de la justice se paie ».

Police congolaise en uniforme, RDC
Police congolaise en uniforme — entre médiation traditionnelle et logique d'arrangement, selon l'analyse de Michel Thill

Aéroports : le laboratoire du « Cop » et le scandale de l'Ambassadeur

Nulle part ailleurs le concept de « Société de Cop » n'est aussi visible, concentré et absurde que dans les aéroports congolais. Ces lieux sont la vitrine du pays, la première et la dernière image qu'un visiteur emporte. Et c'est précisément là que le système de l'arrangement obligatoire atteint son paroxysme.

Si vous êtes un passager « ordinaire » à l'aéroport international de Lubumbashi ou de Ndjili, vous ne prenez pas simplement l'avion. Vous entrez dans un parcours d'obstacles où chaque pas est une occasion de transaction informelle. La règle non écrite est simple : pour exercer votre droit de prendre l'avion, vous devez payer pour « faire assister ». Qui assiste ? À quoi ? Personne ne le sait vraiment. Mais des jeunes gens, souvent sans badge officiel, s'approchent de vous avec le sourire : « Bonjour patron, je m'occupe de vous, je vous assiste pour les bagages. » Refuser, c'est s'exposer à une lenteur administrative savamment orchestrée.

L'Ambassadeur qui a brisé le miroir

Récemment, un homme a eu le courage de dire tout haut ce que des milliers de voyageurs vivent en silence. L'ambassadeur du Japon en RDC, Hidetoshi Ogawa, a décidé de se faire passer pour un passager ordinaire à l'aéroport international de la Luano à Lubumbashi. Et ce qu'il a découvert est accablant : une succession de contrôles fastidieux, des vérifications répétées de bagages, de passeports et de billets sans fin. Mais le plus frappant dans son témoignage, c'est la description de ces fameuses sollicitations financières :

« Des demandes d'argent, dont on ne sait pas si ce sont des frais d'un traitement spécial pour accélérer la procédure ou des pots-de-vin, sont toujours chuchotées. »

— Hidetoshi Ogawa, Ambassadeur du Japon en RDC

Cette phrase est la définition parfaite de la « Société de Cop » : l'ambiguïté savamment entretenue entre le droit légitime et l'extorsion. L'agent en uniforme vous parle à voix basse, pour que le geste reste informel, ni tout à fait légal, ni tout à fait illégal. C'est le « flou » qui permet à l'arrangement de prospérer.

L'ambassadeur Ogawa a également dénoncé une pratique particulièrement vicieuse : l'utilisation de la carte jaune (certificat international de vaccination) comme prétexte à l'extorsion. Des agents auraient inventé une fausse « date d'expiration » pour intimider les voyageurs et les forcer à payer, alors même que cette carte est valable à vie au niveau international, y compris en RDC.

Le prix de l'arrangement

Ce témoignage est un électrochoc. D'abord, parce qu'il vient d'un diplomate, une personne normalement protégée de ces désagréments par le protocole. En se fondant dans la masse, il a révélé ce que les « VIP » ne voient jamais. Ensuite, parce qu'il met en lumière le coût économique et diplomatique de la « Société de Cop ». Lubumbashi est la porte d'entrée stratégique du Katanga, cœur minier du pays. Si chaque investisseur potentiel est accueilli par des « chuchotements » de demande d'argent et une administration qui bloque pour mieux se faire débloquer, quel message cela envoie-t-il ?

Résister dans la file d'attente : le cri du passager ordinaire

Le témoignage de l'ambassadeur est précieux, car il vient d'une autorité. Mais pour des millions de Congolais, cette « dictature de l'arrangement » n'est pas une découverte ; c'est un combat permanent. Beaucoup, épuisés par le système, finissent par payer pour « avoir la paix », alimentant ainsi le monstre qu'ils dénoncent. Pourtant, la résistance existe, même si elle est risquée.

Un ami me racontait récemment son retour d'un voyage à Kinshasa. Encore sous le choc, il m'a lancé, dépité : « Mon frère, à l'aéroport de Kinshasa, on paie trop de taxes. J'ai dépensé au moins 130 dollars pour toutes les formalités avant d'arriver dans la salle d'attente. » J'ai beaucoup ri, ce qui a eu le don de le mettre en colère. J'ai dû lui expliquer qu'en réalité, une fois qu'on a ses documents en ordre et son billet en poche, on ne paie rien à l'aéroport. On l'avait tout simplement escroqué, en utilisant l'ambiguïté du système pour lui soutirer de l'argent.

Son expérience est malheureusement la norme. Pourtant, la mienne, pour l'avoir vécue à maintes reprises dans nos aéroports — Kinshasa-Ndjili, Lubumbashi-Luano, Goma ou Kalemie —, me montre une autre voie. Chaque fois qu'un agent tente de m'intimider pour me faire payer de faux « frais d'identification » ou pour « donner à boire », j'applique une stratégie simple mais efficace : je refuse catégoriquement et je dénonce à haute voix. Dans cet espace où tout se chuchote, le langage fort est une arme.

Je me souviens d'une fois, à Kinshasa, où j'ai failli rater mon vol précisément à cause de cette résistance. Après avoir dénoncé les tracasseries et reçu le soutien silencieux mais visible des autres passagers, les agents ont décidé de faire de moi un exemple. Ils ont tout fait pour que je me retrouve le dernier, bloqué à chaque checkpoint, tandis que l'heure tournait. J'étais seul face à leur machine, jusqu'à ce que les haut-parleurs de la compagnie se mettent à grésiller. C'était le moment de vérité. D'une voix calme mais ferme, j'ai lancé mon ultime cartouche : « Si jamais je rate cet avion à cause de vous, je vous porterai plainte, vous tous. J'ai des témoins, et la compagnie a enregistré mon nom. » La menace de sortir du flou pour entrer dans le formel de la plainte a fonctionné. Ils ont été obligés de me laisser passer.

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Les conséquences d'une généralisation du « Cop »

Si le concept de « Cop » est une ingénieuse stratégie de survie individuelle et collective, sa généralisation en tant que seule règle du jeu a des conséquences profondes sur la société.

  • Un manque à gagner colossal pour l'État Cette pratique fait perdre énormément d'argent aux caisses de l'État. Là où, en tant que citoyen, je devrais légalement payer 200 dollars de taxe, la logique de l'arrangement permet bien souvent de n'en acquitter que 50 %, voire moins. Ce manque à gagner chronique prive le pays de ressources essentielles pour construire écoles, routes et hôpitaux.
  • Une incertitude permanente Puisque tout dépend de l'arrangement, rien n'est jamais sûr. Un marché peut être cassé, un diplôme peut ne pas être reconnu, un droit acquis peut être remis en cause par un plus offrant. L'avenir devient imprévisible.
  • La méfiance institutionnelle Les citoyens ne croient plus en l'État de droit. On ne se tourne pas vers la police parce que c'est la loi, mais parce qu'on a un « contact ». On ne paie pas l'impôt par civisme, mais par peur de représailles ou pour obtenir un service en retour.
  • L'inefficacité chronique Paradoxalement, ce système qui lubrifie les rouages au niveau individuel les grippe au niveau collectif. Pourquoi moderniser l'état civil si l'on gagne sa vie en faisant « accélérer » les dossiers ? Pourquoi instaurer une transparence totale si l'opacité est source de revenus ?
  • Le frein au développement Aucun investisseur sérieux — national ou étranger — ne peut bâtir une stratégie sur du sable mouvant. La « Société de Cop » crée un climat des affaires où le coût de l'incertitude est prohibitif, car il s'ajoute au coût réel du projet.
🌍 Un phénomène mondial : la « débrouillardise » n'a pas de frontières

Il serait trompeur de penser que la « Société de Cop » est une singularité congolaise. L'économiste Robert Neuwirth, dans son livre Stealth of Nations, estime que cette économie « de la débrouillardise » — qu'il nomme « Système D », en référence au mot français débrouillardise — emploie plus de la moitié des travailleurs de la planète et génère des milliers de milliards de dollars chaque année.

Au Nigeria, par exemple, le « Système D » n'est pas qu'une question de petits commerces de rue. À Lagos, faute de service public fiable, ce sont des réseaux informels qui fournissent de l'eau potable aux habitants et assurent le transport public via des milliers de taxis-motos non agréés (okada). Même de grandes multinationales comme MTN ont appris à intégrer ces réseaux de revendeurs de rue pour distribuer leurs produits.

Plus troublant encore, ces logiques d'arrangement infiltrent parfois les plus hautes sphères internationales. En Centrafrique, une enquête récente a mis au jour un système sophistiqué au sein même de la MINUSCA : des responsables y auraient créé des entreprises fantômes pour remporter des appels d'offres sur mesure, détournant des millions de dollars destinés à la reconstruction.

Ce parallèle est essentiel : il montre que la RDC n'est pas un « cas à part » ou une anomalie. Le « Cop » est une version locale d'un défi universel : comment construire des institutions fortes dans des sociétés où l'informel, la survie et les réseaux d'influence ont, depuis longtemps, supplanté la règle écrite.

Vendeuse d'oignons au marché de Kinshasa, économie informelle RDC
Vendeuse au marché de Kinshasa — l'économie informelle, moteur de survie pour des millions de Congolais

Conclusion : dépasser le « Cop » sans perdre le lien social

La « Société de Cop » est une réalité congolaise qu'il serait hypocrite de diaboliser sans la comprendre. Elle est le fruit de décennies de prédation, d'absence de l'État et de débrouillardise forcée. C'est un génie congolais de la survie, un incroyable réseau d'ingéniosité sociale.

Cependant, le défi du 21ème siècle pour la RDC est peut-être de dépasser ce stade. Il ne s'agit pas de tuer cette chaleur humaine et cette capacité à nouer des relations, mais de construire un cadre où l'arrangement n'est plus la seule option.

L'enjeu est de passer d'une société où l'on réussit parce qu'on a des « connaissances » à une société où l'on réussit aussi parce qu'il existe des règles justes et stables pour tous. Un espace où le « Tokoyoka » ne signifierait plus « on va s'arranger en secret », mais « on va se comprendre et coopérer dans un cadre clair et transparent. » Le passage du « Cop » défensif au « Contrat Social » constructif est sans doute le plus grand chantier du Congo de demain.

Et vous, quelle a été votre expérience avec la « Société de Cop » ? Avez-vous déjà vécu une situation où l'arrangement était la seule issue ? Partagez votre témoignage dans les commentaires.

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Références & Sources
  • Michel Thill — The Congo Cop Through an Urban Lens, Urban Violence Observatory. urbanviolence.org
  • Ambassadeur Hidetoshi Ogawa — Dénonciation des tracasseries à l'aéroport de Lubumbashi, mars 2026. 7sur7.cd
  • Robert Neuwirth — Stealth of Nations: The Global Rise of the Informal Economy, Anchor Books. publishersweekly.com
  • Robert Neuwirth — Interview sur l'économie informelle et les okada de Lagos. cleveland.com
  • Corbeau News Centrafrique — MINUSCA : comment ses dirigeants s'enrichissent avec de fausses entreprises. corbeaunews-centrafrique.org
Espérant Mwishamali Lukobo
À propos de l'auteur
Espérant Mwishamali Lukobo
Doctorant en criminologie · Université de Gand (Belgique)

Espérant Mwishamali Lukobo est doctorant en criminologie à l'Université de Gand (FWO) et à l’Université d'Anvers (Belgique), et chercheur au Centre d'Expertise en Gestion Minière (CEGEMI) de l'Université Catholique de Bukavu. Ses travaux académiques se concentrent sur la gouvernance sécuritaire, les problématiques minières et les mécanismes de résolution des conflits.

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